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Libertango – Frédérique DEGHELT

Publié le par Véronique B.

Luis est né en 1935. D'origine espagnole, il vit à Paris avec ses parents et ses soeurs. Handicapé, il grandit, l'oreille collée au transistor, en découvrant l'enlacement des arpèges, la beauté des concertos, cantates et symphonies. La musique devient son unique refuge. A vingt

et un an, seul sur les bords de Seine, Luis est soudain bouleversé par le son d'un bandonéon. Désormais, plus rien ne sera comme avant. Libertango est le roman le plus envoûtant de Frédérique Deghelt. Un livre d'allégresse qui génère et convoque l'émotion du beau, cette émotion que la musique retrouve en chacun de nous. Une émotion qui porte Luis et le sauve.

L'avis des Incorrigibles

Note sur 5 : *****

Trois petites notes de musique,

Une enfance pourrie pour Luis, né avec un handicap,

Trois petites notes de musique,

Une rencontre changera à jamais sa vie,

Trois petites notes de musique,

Bien du chemin à gravir pour arriver à son but,

Trois petites notes de musique,

Un grand geste envers l’humanité,

Trois petites notes de musique,

Un drame humain,

Trois petites notes de musique,

La sérénité reviendra,

Trois petites notes de musique…

A travers ce roman, Frédérique DEGEHLT décrit le monde des orchestres philarmoniques, leurs travers, leur aversion pour tout ce qui n’est pas la musique philarmonique, certains osent franchir le pas et jouent du Jazz… Elle nous fait également partager le monde des chefs d’orchestre.

Comment décrire l’émotion ressentie à la lecture de ce roman dédié à la musique, la Grande Musique. Oh ! Rassurez-vous ! Pas besoin d’être une grande mélomane pour ressentir la musique à travers l’écriture de Frédérique DEGEHLT. Vous pouvez me croire, moi qui n’y connaît absolument rien. Mais quel plaisir que cette écriture. Je suis jalouse ! J’aimerais tellement connaître la « musique », dans tous les sens du terme. Frédérique a réussi le tour de force à m’emmener dans ce monde tellement inconnu pour moi.

Enfin bref, lisez-le, laissez-vous porter par la musique. C’est un véritable bonheur que cette lecture !

Page 35-36

Devant mon enthousiasme sans bornes, Lalo et Astor m’ont invité à revenir le lundi. Puis Lalo a glissé qu’il allait écouter Messiaen le lendemain à l’église de la Trinité. Je voyais très bien où était cette église qui n’était pas très loin de chez moi, mais je ne savais pas qui était Messiaen. Je devinais cependant que ce devait être un musicien. Voyant mon regard interrogatif et fiévreux, il a ajouté que je pouvais venir si je le désirais. J’étais flatté et heureux. Lalo m’intimidait par son élégance et me rassurait par son humour, et son immense gentillesse…

… Il y avait là un autre musicien, un saxophoniste, un certain bobby Jaspar qui jouait dans sa chambre quand je suis arrivé. Lalo ne l’a pas invité à nous accompagner et Bobby lui a demandé s’il viendrait le soir écouter Bud Powell. Sur le chemin, Lalo m’a expliqué que Messiaen était son professeur au Conservatoire et que ses amis musiciens de jazz ne savaient même pas que lui-même suivait ses cours, pas plus que ses professeurs classiques ne l’imaginaient chaque soir en train de jouer du jazz dans les caves de Saint-Germain. Mais il était également consterné du peu d’ouverture que les musiciens pouvaient avoir sur les cultures musicales différentes. Il me raconta qu’un jour en Argentine, il avait joué avec un pianiste autrichien, Friedrich Gulda qui mélangeait le jazz et le classique et que cerner l’avait regardé très bizarrement à la fin du morceau. Il s’était passé quelque chose pendant qu’il improvisait avec lui et Lalo avait compris qu’il ne fallait pas choisir. Que la musique était une et que nous seuls faisions bêtement des cases, des niveaux, des séparations, des échelles de valeur. Et ce regard l’avait libéré, tout comme ce que j’avais entendu la veille m’avait ouvert des portes. La musique était avant tout une émotion et ce qu’elle faisait des êtres humains nous échappait complètement. Et je me disais que c’était fou comme on pouvait en un seul regard, un seul son se libérer des autres et de la dictature de leurs avis. Il fallait composer avec tout ça et suivre sa propre voie.

Page 38

Il me demanda mon âge et me conseilla d’aller au Conservatoire. Je ne voyais pas bien comment je pourrai passer ce concours ni en quoi il consistait, mais quand je lui posai timidement la question, il m’informa que certains, comme Xenakis par exemple, un autre musiciens sans doute, étaient même admis dans les classes sans avoir passé le concours. Je n’avais pas grand-chose à proposer, je ne pratiquais aucun instrument ; j’entendais la musique de l’intérieur, je comprenais sa structure et en voyant les partitions des musiciens, j’avais vite identifié comment elles fonctionnaient. J’aurai pu les chanter sans problème. Mais à l’époque, j’ignorais totalement que ce n’était pas courant et que peu de gens avaient cette faculté même quand ils étaient musiciens. Et quand aujourd’hui, je réalise mon ignorance d’alors, je me dis que c’était une immense chance d’être aussi innocent !

Page 38-39

Dans l’église de la Trinité, ce fut encore plus fou que ce que j’aurais pu imaginer. Ce Messiaen qui était organiste paraissait habité par une sorte de génie intérieur. Il me suffisait de fermer les yeux pour voir des images, ressentir que nous étions dans un certain paysage, entendre des oiseaux, voyager dans des pays où je n’étais jamais allé, sinon dans mes rêves. Jamais je n’avais entendu une telle musique. Se succédaient des notes étoilées, des marches dans le désert, la sensation d’être épuisé, puis l’aurore, la force des petits matins, les jours écorchés d’ennui, une baignade dans une rivière, un bol de chocolat chaud, la mort d’un animal qu’on aime. Toute la vie, prodigieuse et misérable d’un humain était là, que l’église faisait résonner en l’amplifiant à l’infini. Je réfrénais mon envie de hurler de joie. Mes découvertes depuis deux ours étaient phénoménales et j’enviais grandement mon nouvel ami d’avoir la chance de recevoir l’enseignement de ce grand musicien. Comme sa générosité était totale à mon égard, il me garda avec lui toute la journée, que nous passâmes à parler des musiciens de jazz que nous aimions et des compositeurs de musique classique dont les intonations flirtaient avec ses improvisations.


Page 41

Voyez-vous, tout ça aujourd’hui peut paraître étrange et finalement assez banal mais ces deux hommes qui, sans doute, n’ont pas mesuré à l’époque à quel point ils allaient changer ma vie, ont mis le feu à la poudre de mon existence. Ils m’ont accueilli comme le musicien que je n’étais pas encore, avec pour seul indice ma façon de les écourter, mon amour de la musique, et ce n’est pas riens. Il est probable que même quand on a la chance de tomber dans une famille bienveillante, ce miracle peut ne pas avoir lieu et personne ne vous crédite de rien. Deux ou trois jours sans une vie de quatre-vingts ans, ce n’est pas beaucoup, mais il se trouve que ces jours-là ont inversé le cours des choses.

Page 254

J’appris très vite les blagues qui circulaient sur les chefs d’orchestre : « Quelle est la différence entre un chef d’orchestre et un préservatif ? Aucune, c’est beaucoup plus agréable sans, mais c’est plus sûr avec. »


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