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A la mesure de l’univers - Jon Kalman STEFANSSON

Publié le par Véronique B.

«Et maintenant, il est trop tard, répond Ari, pétri de remords. Anna esquisse un sourire, elle lui caresse à nouveau la main et lui dit, quelle sottise, il n’est jamais trop tard tant qu’on est en vie. Aussi longtemps que quelqu’un est vivant.» 


À la mesure de l’univers est la suite du roman D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Ari rentre en Islande après avoir reçu une lettre de son père lui annonçant son décès imminent. Le jour se lève surKeflavík, l’endroit le plus noir de l’île, à l’extrémité d’une lande à la végétation éparse et battue par les vents. Ici, la neige recouvre tout mais, partout, les souvenirs affleurent. Ari retrouve des connaissances qu’il n’a pas vues depuis des année

s. Ses conversations et ses rencontres le conduisent à s’interroger et finalement à accepter son passé : les deuils, les lâchetés, les trahisons, afin de retrouver celui qu’il était, et qui s’était perdu «au milieu du chemin de la vie». 


Comme dans la première partie de son diptyque, Jón Kalman Stefánsson entremêle les époques, les histoires individuelles et les lieux : le Norðfjörður, dans les fjords de l’Est, où évoluent Margrét et Oddur, les amants magnifiques, et Keflavík, ce village de pêcheurs interdits d’océan, très marqué par la présence de la base militaire américaine. Dans une langue à la fois simple et lyrique, nourrie de poésie et de chansons de variétés, agissant comme autant de madeleines de Proust, l’auteur nous parle de mort, d’amour, de lâcheté et de courage. Mais ce récit délivre aussi un message d’espoir : même si le temps affadit les plus beaux moments, ces derniers restent vivants au cœur de l’homme, car le langage a le pouvoir de les rendre éternels. L’amour est le ciment et la douleur du monde.

L'avis des Incorrigibles

Note sur 5 : * * * * *

Indicible, c’est le mot qui me vient à l’esprit pour décrire mon ressenti à la lecture de ce roman. Indicible, c’est ce que je ressens au plus profond de moi.

Encore une fois Jon Kalman STEFANSSON me touche au-delà de tout.

Vous dire en quoi, est difficile à expliquer. Ce sont les mots, tout simplement, l’atmosphère... La magie a une nouvelle fois opérée. Ce livre est empreint de nostalgie, de mélancolie, mais aussi d’espoir. Les portraits des femmes sont magnifiques. C’est peut-être cela qui fait que j’aime particulièrement cet auteur.

Par petites touches, et tout au long des deux volumes STEFANSSON nous raconte ce qu’a été la vie de chacun de ses personnages. Ceux de la famille d’Ari mais également ceux qui gravitent autour d’eux, et ce, sur trois générations. Petit à petit tout prend corps, tout s’explique. L’histoire de chacun est tellement forte en émotion, qu’il n’était pas possible de tout raconter en une fois. Et le charme n’aurait pas opéré de la même façon.

Je l’ai acheté à sa sortie, mais j’attendais le moment propice pour le lire. Car un livre de Jon Kalman STEFANSSON ne se lit pas n’importe comment. Il faut le déguster, avoir le temps de se l’approprier.

J’attends la suite avec impatience ! Parce que pour moi, il doit y avoir une suite. Tout n’a pas été dit dans ce deuxième opus. Qu’en est-il des amours d’Ari et de Pora ?

Comme pour le précédent, ma critique n’est pas à la hauteur. J’aurais tellement aimé vous communiquer ce qu’il y a d’indicible et de ce que j’ai pu palper en me plongeant dans cette lecture. Vous pouvez vous référer aux citations que j’ai relevées tout au long du livre pour vous donner une idée de la dimension de ce roman.

De nouveau, une superbe traduction d’Eric BOURY.

Page 80
En parlant du grand-père de Ari :
Il a capturé du poisson des dizaines d’années durant et n’était nulle part aussi heureux qu’en mer, là, tous les problèmes de l’homme se voyaient résolus, il prenait du poisson pour vivre, pour que nation conquière son entière indépendance et parvienne à s’arracher à la pauvreté et à ses conditions de vie primitives – or voici son petit-fils qui, des dizaines d’années plus tard, à l’autre bout du pays, tient dans sa main un cabillaud qu’on vient tout juste de pêcher. Je ressens quelque chose, me confie Ari, je sais que c’est important, mais je ne parviens pas à poser les mots sur cette sensation, ils se dérobent. Oui, dis-je, les mots sont parfois des oiseaux qui s’effarouchent facilement – peut-être faudrait-il que tu te changes en air si tu veux les toucher.

Page 86
Les poèmes sont bien utiles, ils peuvent vous servir de couverture quand le froid enserre le monde, ils peuvent être des grottes à l’écart du temps, des grottes dont les parois sont ornées d’étranges symboles, mais ils sont une piètre consolation quand vos os sont éreintés, quand la vie vous a éconduit ou quand, le soir, votre tasse de café est la seule chose qui vous réchauffe les mains.

Page 140
Ari entre dans l’immeuble pendant que la vieille dame passe la porte en se débattant avec elle-même et son déambulateur, si lente qu’elle est presque immobile, en route vers ce demi-jour frais de décembre. Il ouvre la porte en grand, elle lève la tête, ses yeux bleus délavés et fatigués ont quelque chose d’espiègle, je te présente Gary Grant, mon amant, annonce-t-elle en tapotant son déambulateur, il pourrait être un peu plus guilleret que ça, ce brave garçon. Puis elle rejoint le jour qui décline, qui perd sa lumière, s’enfonce dans la nuit de l’hiver et les ténèbres.

Page 262
Hallny a toujours eu une santé fragile, mais elle n’a jamais manqué de courage, son foyer était impeccablement tenu, elle s’accordait rarement un instant de répit, ni dans sa maison ni à l’extérieur, elle dépeçait les phoques avec la même dextérité qu’un homme, et tout aussi vite, puis elle tannait les peaux, et les traitait avec tant de soin que celles qui étaient passées entre ses mains étaient toujours de premier choix. Et elle avait pour habitude de regarder les étoiles. Pas comme certains autres, qui ne font que lever brièvement les yeux vers elles – le ciel étoilé l’appelait à lui d’une manière différente. Elle aimait se poster à la porte, le soir, pour l’observer, elle croisait ses bras décharnés et regardait. Complètement ailleurs. Laissant le froid entrer dans la maison et la transpercer. Elle ne revenait à elle que quand quelqu’un lui donnait un coup de coude pour la réveiller, refermait alors la porte à regret, allait vaquer à ses occupations, car elle n’en manquait pas ; les étoiles sont certes extrêmement nombreuses et fascinantes, on peut dire et supposer beaucoup de choses en s’appuyant sur elles, mais jamais elles ne sont acquittées de nos corvées à notre place. Hallny le savait bien, mais parfois, elle était simplement trop subjuguée, tellement emportée qu’elle refermait la porte, certes, mais pour franchir le perron, aller s’installer au pied du mur de l’étable, ou plus loin, en contrebas s’y asseoir, ou s’adosser à une charrette de foin, elle continuait à regarder, à déchiffrer la voûte céleste. Elle oubliait le froid, oubliait le vent polaire qui lui transperçait le corps, elle était sortie sans enfiler un manteau, tête nue, bras nus, si maigre qu’elle ne tardait pas à être transie. Maman est sortie, prévenait un des enfants, quand une tâche laissée en suspens soulignait son absence, et son époux, le père de la belle-mère, cet homme taciturne et tout d’un bloc, marmonnait quelques mots qui ressemblaient à, quelle maudite idiotie, il attrapait alors une couverture en laine, un bonnet et sortait la chercher, la trouvait dans la nuit, sous les étoiles, posait la couverture sur ses épaules frêles, lui caressait brièvement la tête, si brièvement qu’on pourrait croire que cette caresse est une illusion d’optique, avant de lui enfiler le bonnet. Il restait un instant à côté d’elle, regardait également et rentrait se mettre au chaud.

Deux…
Donc, en fin de compte, l’amour n’a rien à voir avec ces je t’aime à mourir, ces you’ll alvways be my endless love, ces tu seras toujours mon amour infini – mais avec cet instant où quelqu’un sort dans le froid avec une couverture et un bonnet pour qu’une autre personne puisse continuer à contempler les étoiles…

Trois…
… et c’est pour cette raison que Hanny, la mère de la belle-mère, a pleuré à l’enterrement de son mari, cet homme taciturne, râblé et aussi dur qu’une pierre, car qui viendrait désormais lui poser une couverture sur les épaules ?

Page 303
Ne dis donc pas de bêtises, conseille Veiga, sa tante paternelle, la sœur de Lilla dont nous avons déjà parlé, Lilla qui n’a écrit qu’un seul poème au cours de la longue vie, un texte qui évoque le moment où la mort est venue chercher sa petite fille âgée de huit ans, elle a écrit ces mots, comme si la poésie était capable d’arrêter la faucheuse. Veiga est l’aînée de la fratrie, elle a publié un recueil de poèmes et travaille en ce moment à son premier roman, elle peint également, joue Chopin et Erik Satie sur son piano. Il arrive qu’elles se retrouvent chez Lilla, Veiga lui prête des livres, Virginia Woolf, Jean Rhys, et voilà qu’elle déclare, ne dis donc pas de bêtises, ne sois pas si timorée. Nous avons assez longtemps, sans doute pendant des millénaires, été forcées de mettre en veille nos aptitudes, nos passions, nos désirs, nous avons éduqué les enfants, cuisiné, fait la lessive, alors que les hommes agissaient à leur guise. Nous avons toujours été laissées pour compte, nous sommes cantonnées à être des mères, des femmes au foyer ou des prostituées, et quand on ose sortir de ces rôles, ce n’est jamais bien vu. C’est pour cette raison que nous sommes forcées d’agir comme des résistantes, forcées d’emprunter des voies secrètes, d’atteindre la maturité et de rassembler nos forces avant de paraître au grand jour. Sinon, ils t’étouffent dès la naissance. Pas forcément par méchanceté, mais tout simplement par la bêtise intrinsèque à la domination.

Page 307
Deux jeunes hommes l’attendaient à l’extérieur. Ils l’avaient escortée en ville, l’avaient emmenée dans une charmante arrière-cour où six femmes à qui on avait rasé la tête attendaient sur une charrette à bœufs, les mains agrippées à la grille comme des enfants abandonnés, et observaient d’un regard morne les hommes qui faisaient asseoir Veiga sur une chaise pour la raser avec une tondeuse à moutons avant de la faire monter sur la charrette sale, ornée de deux larges rubans : PUTES À BOCHES ! TRAITRESSES À LA PATRIE !
Puis, on les avait promenées dans toute la ville. C’étaient là de sacrées réjouissances.
Qu’est-ce que l’amour – est-ce aimer au point de trahir votre pays d’adoption, de trahir votre conjoint, de tout sacrifier, d’accepter d’être jeté en pâture aux lions ? Veiga fume sa cigarette. Ne corromps pas l’esprit de cette gamine, reproche Lilla, et Veiga sourit, son mari numéro trois l’attend à la maison, il est écrivain tout comme elle, porté sur la boisson, aigri, c’est une maladie endémique chez ceux qui exercent cette activité, mais il est parfois adorable, c’est un vrai compagnon, il la serre dans ses bras la nuit, on ne peut pas toujours demander plus que ça, la vie n’a sans doute pas de bonheur en quantité suffisante pour tout le monde.

Page 368
Tu ne devrais pas fréquenter les bals, avait conseillé Jonni à Arni, ça ne fait qu’exciter les sales types de leur espèce. Et d’ailleurs, qu’est-ce que vous foutez à bosser dans le poisson, avait-il ajouté en nous regardant, Ari et moi. Chaque homme doit trouver sa place dans la vie, faute de quoi il est malheureux. Ma place est en mer, je ne sais pas où est la vôtre, mais elle n’est sûrement pas ici. C’est douloureux de voir un être humain à la mauvaise place dans la vie, ce gâchis me rend triste et me met en colère. Jonni s’était retourné pour pisser, il avait allumé une cigarette, c’est une putain de responsabilité que de vivre, avait-il ajouté avant d’aspirer une bouffée puis de recracher la fumée, allez, tirez-vous d’ici. Et nous avions immédiatement compris ce qu’il entendait par là : Tirez-vous de cette salle des fêtes, de ce village de pêcheurs, de cette existence – trouvez-vous une autre vie.

Page 381
C’était un dimanche, j’étais allée à la sjoppa, le magasin du coin, pour manger un hamburger et acheter des cigarettes, j’avais la gueule de bois, j’étais triste, puis j’avais déambulé jusqu’à me retrouver sur le port, je n’avais pas vraiment envie de vire, j’ai vu des gens endimanchés entrer dans salle de Duus-hus – et je me suis retrouvée assise là-bas sans vraiment savoir pourquoi ? Evidemment, je l’ai aussitôt regretté. La salle était remplie de gens chics et j’avais l’impression de n’être qu’une idiote employée à l’usine de poissons ; je faisais tache parmi tout ce beau monde. J’aurais voulu ressortir, mais je n’ai pas osé me relever, de peur d’attirer l’attention. Puis le concert a commencé et… Je l’ai passé entier à pleurer. Je n’arrivais plus à me maîtriser. Les larmes ruisselaient sur mes joues. Dieu du ciel, je me demandais comment un corps aussi fluet que le mien pouvait en contenir autant. Le lendemain, je me suis inscrite aux cours pour adultes du lycée polyvalent. Brusquement, j’avais envie de vivre, de vivre pour moi. Il faut vivre pour soi afin de donner aux autres. C’est de là que nous vient la force : du désir de vivre. Mais j’avais également compris qu’il allait falloir que j’affronte tout ça. Cela vaut autant pour les nations que pour les individus, celui qui ne connaît pas son passé, ou qui refuse de l’assumer, se perd immanquablement dans le futur. Celui qui veut avancer doit parfois d’abord consentir à retourner en arrière.

Page 399
Le clair de lune entre par la fenêtre. Elle est là-haut, la lune, avec les traces de pas solitaires d’Armstrong à sa surface. Tu veux que je continue à raconter, demande-t-elle, quand un moment s’est écoulé, quelques secondes, quelques années, elle s’est contentée de respirer, c’est tout ce dont le monde a besoin. Je ne sais pas, répond-il, j’ai envie que tu continues, mais j’ai peur que tu meures quand tu seras arrivée à la fin du récit. Tu as raison, je mourrai quand l’histoire sera finie. Dans ce cas, arrête-toi là, demande-t-il. Je ne le peux pas, mon cœur, parce que si je le fais, tout le reste périra aussi. La mort traverse tous les êtres, elle emporte tout, elle efface tout le monde, l’unique résistance qu’on puisse lui opposer, c’est de vivre et de raconter. De consigner l’énergie vitale dans les mots. Cela ne permet sans soute pas d’en triompher, mais cela empêche peut-être la mort de triompher de la vie. Peut-être, consent Ari à contre-cœur. Tu peux me croire, dit-elle en lui caressant les doigts d’un geste apaisant, puis elle ferme les yeux et plonge…

Page 413
Et pourquoi as-tu renoncé à écrire de la poésie, demande Sigga. J’ai toujours les poèmes que tu as lancés sur mon balcon cette nuit-là. J’en étais incroyablement fière, des poèmes sur ma poitrine, je ne m’étais pas attendue à ça. Et je crois que tu n’imagines pas à quel point ils ont compté pour moi. Il m’arrivait de les lire pour me consoler, quand mon estime de moi était au plus bas et que je pensais mourir. Tu as composé trois recueils, puis tu as renoncé, pourquoi ? Tu ne sais donc pas que c’est un devoir de se servir des dons qu’on a reçus. Celui qui a une voix doit chanter. Celui qui a un cerveau conçu pur calculer doit résoudre des équations complexes. Celui qui comprend l’âme humaine doit devenir psychologue ou pasteur et consoler les autres. Personne ne t’a donc jamais dit que celui qui ne se sert pas de ses dons trahit la vie, qu’il se trahit lui-même et se condamne à mourir malheureux ?
Sigga regarde longuement Ari de ses yeux noirs. Il ouvre la bouche pour lui répondre, mais le téléphone sonne.

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