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Ecoutez nos défaites – Laurent GAUDE

Publié le par Véronique B.

Il a mené des opérations pour les renseignements français de Bamako à Genève, de Beyrouth à Manger. Il a vu des régimes tomber, des peuples se relever, des hommes mourir. Aujourd'hui, Assem Graïeb est fatigué. La mission qu'il accepte est peut-être la dernière : retrouver un ancien membre des commandos d'élite américains soupçonné de divers trafics. A Zurich, Assem croise Mariam, une archéologue irakienne qui tente de sauver des oeuvres d'art dans la zone dévastée du Moyen-Orient. En une nuit, tous deux partagent bien plus que quelques heures d'amour.

En contrepoint de cette rencontre, le récit fait retentit le chant de trois héros glorieux : le général Grant écrasant les confédérés, Hannibal marchant sur Rome, Hailé Sélassié se dressant contre l'envahisseur fasciste. Mais quand une bataille se gagne au prix de vies fauchées, de corps suppliciés, de terres éventrées, comment prétendre qu'il s'agit d'une victoire ?

​​​​​​​Evocation tremblée d'un monde contemporain insondable, Ecoutez nos défaites compose une épopée mélancolique et inquiète qui constate la folie des hommes et célèbre l'émotion, l'art, la beauté - seuls remèdes à la tentation de la capitulation face qu temps qui passe.

L'avis des incorrigibles lecteurs

Note sur 5 : * * * * *

Il est très difficile pour moi de faire une critique sur ce livre, qui m’a « vidé ». Nostalgie, mélancolie, folies ressortent de ce récit. Lisez les critiques d’Isabelleisapure et de Latina sur Babelio, pour ne citer qu’elles. De même que la 4ème de couverture résume tellement mieux que ne je ne pourrais le faire ce qu’est ce roman de Laurent GAUDÉ, qui à travers les siècles, raconte les défaites. Même les victoires ne sont que défaites. Défaites liées à l’amour, à la vie tout simplement.

Puissance, puissance des mots, puissance de l’écriture, poésie, beauté, art, amour dans tous les sens du terme, sont des palliatifs à ces défaites. Combats, non pas seulement combats en tant de guerre, combien atroces, mais également et surtout combats de chacun, tous les jours, à travers nos choix, contre la maladie, contre la bêtise, contre l’ignominie, contre nos démons …

Récit éblouissant qui ne laisse pas indifférent.

Laurent GAUDÉ est un de nos plus grands auteurs contemporains. Il laissera son empreinte à travers les siècles, j’en suis certaine. Chaque roman est différent. C’est un caméléon. Il s’empare des maux de notre époque. Il se fond dans le thème qu’il veut aborder pour nous en restituer la quintessence, l’élixir des idées les plus fortes et les plus puissantes qui soient. Il touche le lecteur au cœur.


 

 

Page 81-82

L’avion file dans le ciel de Turquie et d’Irak et il lui semble les sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps, se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise,le geste d’éternité. Aujourd’hui, c’est cette part que les hommes en noir menacent. Ils brandissent leurs armes et hurlent qu’ils n’ont pas peur de la mort. Viva la muerte ! » disaient les fascistes espagnols. C’est la même morgue, la même haine de l’homme. Mais ce qu’ils attaquent, eux, c’est la part qui normalement échappe aux batailles et à l’incendie. Ils tirent, pilonnent, brûlent, comme les hommes l’ont toujours fait. L’Antiquité est pleine de villes mises à sac –l’incendie de Persépolis, la destruction de Tyr-, mais d’ordinaire il en restait des traces, d’ordinaire l’homme n’effaçait pas son ennemi. Ce qui se joue là, dans ces hommes qui éructent, c’est la jouissance de pouvoir effacer l’Histoire.

Page 160 à 165

Cela fait un mois seulement qu’il s’est battu à Maichew. Un mois qu’il tenait une mitrailleuse dans un indescriptible chaos de feu, de gaz et de rafales, et il est là, aujourd’hui, attendant sans bouger que les quatre porcs sortent enfin et que le silence revienne, et alors seulement, en regardant bien en face tous ces pays qui ne sont pas ses amis, qui applaudiront par politesse mais le laisseront retourner à l’humidité de Bath sans rien faire, alors seulement, il parle et prononce ces mots qu’il attend e pouvoir dire depuis si longtemps : « moi, Hailé Sélassié, premier empereur d’Ethiopie, je suis ici aujourd’hui pour réclamer la justice qui est due à mon peuple… »

« … » Ils l’écoutent en silence, maintenant, espérant probablement que le discours ne dure pas trop longtemps, pressés qu’ils sont de rejoindre leur hôtel, de se promener sur les bords du lac et d’oublier au plus vite ce moment désagréable où un petit homme de 1,50 mètre, empereur déchu d’un royaume lointain, leur dit ce qu’ils sont ; Ils l’écoutent en silence et les cris obscènes des journalistes italiens sont oubliés. Ce sont ses mots à lui qui règnent sur l’assemblée. Il parle des gaz moutarde pulvérisés sur les troupes éthiopiennes ou même en dehors des zones de combat, sur le bétail, sur les villages. La guerre totale pour terroriser tout un pays. « … Cette technique de la peur a réussi. Les hommes et les animaux ont succombé, la pluie de mort qui tombait des avions a fait hurler de douleur tous ceux qu’elle touchait… » Il dit tout et cela prend du temps. Mais il ne leur épargnera rien. Ce n’est pas la pitié qu’il demande mais cela, ils ne le comprennent pas encore. « … Tous ceux qui ont bu de l’eau empoisonnée ou mangé de la nourriture infectée sont également morts dans d’horribles souffrances… » Il les voit lui, ces corps suppliciés, il les a sous les yeux. Il sait qu’il aurait pu être un d’entre eux. Le silence de l’assemblée devient plus dense. Quelque chose vibre dans l’air qui n’a rien à voir avec la compassion que l’on peut avoir pour un vaincu. Et le petit homme, dans son uniforme impeccable, qui parle un parfait anglais, se tient droit comme si personne ne lui avait dit que son armée avait été défaite et que son pays était envahi. « … C’est pourquoi j’ai décidé de venir en personne témoigner devant vous des crimes perpétrés contre mon peuple et adresser à l’Europe un avertissement de ce qui l’attend si elle s’incline devant le fait accompli… » Les délégations relèvent la tête, regardent avec surprise le petit homme. Un avertissement… ? Est-ce qu’ils ont bien entendu… ? Sa voix est ferme. Ils comprennent alors que ce n’est pas un vaincu qui parle, pas un roi défait qui vient demander l’aumône. L’Histoire hésite-t-elle encore ? Il continue son discours, se sent de plus en plus fort. Rien ne peut l’ébranler. Il est de la lignée du roi Salomon. Que peuvent bien Badoglio et Graziani face à lui ? Il est de la lignée de la reine de Saba et ce qu’il est venu apporter ici, ce n’est pas une supplique. Les délégués commencent à le sentir et ils écoutent avec plus d’attention. L’empereur face à eux est un fossoyeur, pas de l’Ethiopie, mais de la Société dans laquelle ils siègent. C’est cela qu’il dit. « … J’affirme que le problème soumis à l’Assemblée aujourd’hui est un problème beaucoup plus large que celui du règlement de l’agression italienne… Il en va de la sécurité collective. Il en va de l’existence même de la Société des Nations… » Et il continue, répond coup pour coup au silence passé, aux abandons, aux fausses promesses, à l’embargo jamais levé, aux petites lâchetés de couloir. « … Il en va de la confiance que chaque Etat peut placer dans les traités internationaux. Il en va des promesses faites aux petits Etats que leur intégrité et leur indépendance seront garanties… », et tout le monde écoute maintenant. L’homme qui est face à eux ne pleure plus sur son pays mais vient de proclamer leur acte de décès et il semble fort, lui, plus fort que chacun des représentants ici. Il a tout perdu, oui, il retournera dès demain à Bath et la Suisse sera soulagée de voir qu’il ne cherche pas à rester sur les bords du lac car elle n’aurait su que faire d’un invité si encombrant. Il aura froid encore pendant trois ans et l’impératrice n’en pourra plus de s’enrhumer et repartira à Jérusalem, le laissant seul, à compter les jours et à suivre avec nervosité les soubresauts de la guerre, espérant que l’Angleterre lui offre la possibilité d’aller rejoindre son peuple. Il aura froid, il attendra des nuits entières, mais pour l’heure, il est debout devant eux et il leur dit qu’ils sont morts, là, avec lui, sur le champ de bataille de Maichew, alors qu’ils se félicitaient de ne pas avoir pris part au combat « … Il en va de la morale internationale », et quand il dit cela tout le monde le comprend, il dit qu’elle n’existe plus, que tout est mort là-bas. Il achève son discours en demandant aux peuples ce qu’ils sont prêts à faire pour l’Ethiopie, mais il sait que la réponse est : « Rien », il sait que ceux qui l’écoutent viennent de se dissoudre dans leurs propres hésitations et c’est cela qu’il est venu leur dire, qu’ils ont perdu, sans même s’en rendre compte, que la Société des Nations n’est plus, parce que plus personne n’y croira désormais, et lorsqu’il quitte la salle sous les applaudissements, il sent, pour la première fois depuis la nuit où il a quitté Addis Abeba, quelque chose qui ressemble à la victoire, comme si ce long chant de vaincu qu’il vient de prononcer balayait les insultes et annonçait des joies encore invisibles.

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